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Tatouage sur cicatrice : paroles de professionnels

tatouage

Camoufler une cicatrice en y apposant un tatouage encore moins discret : la démarche peut paraître paradoxale mais permet de se réapproprier son corps tout en le sublimant. Une tendance qui attire de plus en plus de monde, grâce à la démocratisation de cette forme d’art longtemps dévoyée.

Contrairement au tatouage purement réparateur, dont l’objectif est de se faire oublier, de paraître aussi naturel que la peau elle-même, le tatouage décoratif traditionnel utilisé pour camoufler une cicatrice aura pour but de détourner le regard, en jouant sur l’effet d’optique. Il permet donc de changer le regard des autres mais aussi de modifier son regard sur son propre corps, car l’on passe d’une particularité physique subie (et souvent synonyme de traumatisme) à une réappropriation active de son corps.

Randy Beaugeois a officié à l’Atelier 168 la Bête humaine à Paris ; il a notamment tatoué Avril Lavigne et Chad Kroeger, le chanteur de NickelBack. Phil, dans la métier depuis 30 ans, tatoue quant à lui au salon Art Flat Tatouage à Nantes, spécialisé dans le tatouage polynésien. Si les deux hommes ne semblent pas d’accord sur la dénomination à utiliser pour parler de tatouage sur cicatrice (« tatouage réparateur » ou « tatouage décoratif sur cicatrice »), ils en parlent pourtant avec la même voix.

Cicatrice et peau lisse : quelles différences ?

Comme dans le cas d’un os cassé qui se serait ressoudé, la peau cicatrisée à tendance à être plus dense et plus solide. S’il est facile de se rendre compte par soi-même de la différence de texture entre la peau non endommagée et la partie cicatrisée, il est plus compliqué, pour un tatoueur, d’expliquer à un néophyte à quel point celle-ci influe sur la façon de travailler. « Difficile de vous expliquer la méthode type, confie Randy. C’est comme lorsque l’on roule à vélo et que l’on arrive sur des pavés, ou sur un chemin de terre battue : on sait d’instinct appréhender la façon dont le vélo va réagir. C’est une histoire de ressenti ». Cet instinct vient aussi de l’expérience du tatoueur et c’est pour cela que Phil conseille aux personnes voulant faire tatouer une cicatrice de s’adresser vers un professionnel aguerri. D’autant plus que la peau cicatrisée est généralement plus sensible et que « la sensibilité à la douleur impacte directement sur la façon de travailler ; c’est pour ça qu’il faut avoir un peu de maturité et d’expérience pour gérer ce genre de situation ».

Il existe en réalité de nombreux types de cicatrices qui diffèrent sur certains aspects, comme l’épaisseur des tissus, le relief de la peau, sa texture ou sa couleur. Pour le tatoueur, cette typologie est à prendre en compte lors de l’élaboration puis de la réalisation du tatouage (et un bon tatoueur refusera de prendre le risque de travailler sur une cicatrice récente, qui n’est pas encore stabilisée). « Il faut adapter son travail, explique Phil. Il y a des cicatrices sur lesquelles on ne peut pas faire certains types de travaux ». « On ne peut pas tatouer sur toutes les cicatrices, confirme Randy. Pour le savoir, il nous suffit de regarder la cicatrice. Après, nos compétences en tant que tatoueurs s’arrêtent là où commencent celles des médecins. Mais il y a des moments où on est capable de repérer qu’il ne sera pas possible de tatouer sur telle ou telle cicatrice. Si la personne insiste, on lui demande de demander l’avis de son dermatologue. On n’ira pas s’amuser à tatouer sur une peau où le rendu voulu est impossible à avoir ».

Inutile donc de débarquer chez son tatoueur avec une idée trop arrêtée du motif voulu : cela fait aussi partie de son travail d’orienter ses clients. « Beaucoup de gens savent ce qu’il ne veulent pas, mais ne savent pas vraiment ce qu’ils veulent, raconte Randy. Il faut d’abord cerner les désirs de la personne parce que pour elle, peu importe qu’il s’agisse d’un dos entier ou d’un petit motif sur le poignet, cela reste un moment important de sa vie. On n’achète pas un tatouage comme on achète une paire de pantoufles. Il faut que le tatouage corresponde au cahier des charges personnel de la personne, et qu’en plus, dans son souvenir, il se soit passé quelque chose de plutôt sympa. Je dis souvent : « vous allez m’avoir dans la peau pour la vie, autant que ce soit un souvenir agréable ». Ce qui nous intéresse, ce n’est pas tant la raison de la cicatrice, mais c’est de savoir ce qu’une personne veut faire et pourquoi, pour voir de quelle façon arriver à faire disparaître son complexe. Ce qu’il faut, c’est que quand elle ressorte, elle se sente mieux et plus forte pour affronter la vie ».

Adapter son tatouage à sa cicatrice

« Le tatouage s’élabore par rapport à la cicatrice, à l’emplacement sur le corps, etc…, rappelle Phil. Les gens nous donnent généralement un style puis nous laissent carte blanche. Après, il faut qu’il puisse être appliqué sur la cicatrice ou la brûlure. Le style de tatouage que nous faisons dans le studio [tatouage polynésien, ndlr], passe très bien en terme de recouvrement sur les cicatrices parce qu’il y a un côté aéré. On ne peut pas recouvrir une cicatrice avec du travail opaque, c’est impossible ». « Sur la poitrine, on fait généralement des arabesques, des choses assez aériennes, féminines, explique Randy. On évite les motifs empesés et on préfère des choses à la japonaise. L’art asiatique est un art du mouvement, contrairement à l’art européen qui est plutôt un art de l’immobile. Mais il n’y pas vraiment de motif déconseillé, tout dépend de la personne et de sa capacité à assumer tel ou tel motif ».

Il faut également réfléchir au choix des couleurs, dont la texture peut varier et être plus ou moins difficile à travailler sur peau lisse, et encore davantage sur une surface moins homogène. Ce choix dépendra également des habitudes du tatoueur : certains préférant travailler avec des encres plus épaisses, d’autres avec des encres plus fluides. « D’après mon expérience, il vaut généralement mieux recouvrir une cicatrice avec du gris plutôt qu’avec une encre noire qui sera moins fluide, précise Phil. Ensuite, il y a différentes textures selon les couleurs. Elles ne sont pas toutes déliées aux mêmes travaux ». Il faut également prendre en compte le fait que « quand on pique la cicatrice sur un tatouage, on va relisser la peau par endroit. Sur les brûlures, c’est aussi un travail différent car la texture de la peau est totalement différente ».

Les particularités lors de la réalisation

La douleur peut varier énormément d’une personne à l’autre, rappelle Randy : « on n’est pas tous égaux devant la douleur, les femmes résistent par exemple mieux à la douleur que les hommes. Une personne pourra rester 12h sans broncher, alors qu’une autre ne supportera plus au bout de 30 min« . Mais globalement, « quand on travaille sur des cicatrices, la douleur est quand même importante, précise Phil. Ça dépend vraiment de l’origine de la cicatrice, si elle est liée à un accident ou à une maladie. Quand c’est lié à une maladie, c’est plus difficile, les séances sont plus courtes. Au niveau de la douleur physique, comme de la souffrance psychologique, morale. Les gens ne peuvent pas forcément encaisser 3 ou 4 heures ».

Cet impact psychologique, qui existe également pour le tatouage classique, peut être exacerbé lorsqu’il s’agit de camoufler une cicatrice, raconte Randy : « même si c’est décoratif, il y a toujours une extension psychologique. Un tatouage répond toujours a un besoin psychologique et il est très souvent une forme de thérapie. Une personne qui vient pour masquer une cicatrice, une fois que le tatouage est terminé, reviendra bien souvent d’ailleurs pour un autre tatouage qui n’a rien à voir avec un tatouage réparateur. D’un coup, on regarde les autres tatouages, on achète des magazines sur le tatouage, etc… On se sent, d’un coup, faire partie d’un groupe, d’une communauté. Ça peut permettre de combler un manque affectif ». Pour Phil aussi, le tatouage est un acte très intime dont « l’impact psychologique est énorme » : « c’est un vrai rite de passage, symbolique, pour beaucoup de gens. Les gens ont beaucoup d’émotion dans ces moments-là. Ils sont touchés, ils parlent de leur vie, de ce qui s’est passé réellement. Pourquoi ? Parce qu’il ne vont plus pouvoir en parler après. Parce que la cicatrice ne se verra plus : donc on va passer à un autre sujet puisqu’on ne remarquera plus la cicatrice mais le tatouage ».

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A propos de Alexandra Caussard

Rédactrice en chef

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