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Langue des signes, langue des arts ?

Le duo Albaricate mêle musique et chansigne - Cover-Dressing - Magazine Mode et Handicap

Le terme de « culture sourde » peut être sujet à polémique. Pourtant, impossible de nier que des éléments comme la langue des signes ont leurs propres codes, grammaire ou rythme. Mêlée à l’art classique des entendants qu’elle enrichit (comme lors de chaque rencontre des cultures), la langue des signes révèle sa complexité et sa profondeur – au même titre que n’importe quel langage.

Ce que l’on appelle trivialement la « culture sourde » est une sous-culture, non pas au sens péjoratif du terme mais bien au sens du terme original de « subculture » : une culture underground, presque cachée, dans laquelle se retrouve une minorité. Là où les codes culturels de nombreuses minorités sont devenus mainstream – ceux des communautés noire et homosexuelle en sont sûrement les exemples les plus flagrants – et font aujourd’hui partie de la culture collective, ceux issus des communautés handi restent très marginaux : qui, parmi vous, sait lire le braille ou parler la langue des signes ?

Récemment, la surdité s’est davantage illustrée dans les médias, notamment grâce au succès du film La Famille Bélier (et malgré les reproches qui ont pu être fait au film quant au manque de réalisme de la représentation des personnes sourdes). Ce phénomène a permis d’attirer un peu d’attention sur ce langage à part qu’est la langue des signes. Relativement peu pratiquée par les sourds et mal connue des entendants, elle est pourtant une véritable réservoir d’idées. Et lorsque des artistes se réapproprient cette sous-culture délaissée du grand public, sa richesse semble sauter aux yeux. Un constat s’impose : les codes initialement réservés aux personnes en situation de handicap ont le pouvoir de réinventer les arts, en y injectant de nouvelles techniques et de nouvelles dimensions.

Chanter avec les mains : un défi technique et artistique

Les interprètes-signeurs ne sont pas de simples traducteurs instantanés, et un coup d’oeil à leur travail suffit pour se rendre compte que signer peut être une véritable performance artistique. Dans un article de Noisey sur Le quotidien des interprètes de concerts en langue de signes, le journaliste met en lumière le défi technique et artistique qu’est la traduction simultanée des morceaux de musique : rendre compte des idées, de la puissance du rythme et de la poésie des mots, en évitant « la bafouille du corps ». Tout comme la chanson Alphabet Aerobics de Blackalicious est un exercice de diction qui force l’admiration, les transcriptions live en langue des signes mettent l’accent sur la difficulté technique de signer en musique, parfois à un rythme effréné. Comme le souligne l’article de Noisey, le rapport entre l’interprète et la musique traduite en signes se doit d’être très personnel. Le travail de traduction et de préparation est colossal et demande au signeur une grande capacité d’adaptation et une forte affinité avec la musique :

Après que l’interprète ait arrêté son choix sur une set list, et qu’il en a mémorisé les textes, il ou elle doit choisir entre retranscrire les mots, ou les idées – ou un mélange des deux. Le langage des signes a sa propre grammaire, sa propre syntaxe et sa propre sémantique, qui comprend des éléments visuels comme les expressions du visage et les mouvements dans l’espace, pour exprimer les significations, les émotions et les relations. Ce langage se rapproche plus d’une combinaison d’idées que d’une traduction littérale – qui peut également être envisageable, grâce à l’alphabet dactylologique [qui permet d’épeler lettre par lettre en langue des signes], mais ce n’est pas la même chose. Selon son public, un interprète a le choix de s’en tenir à l’une ou l’autre de ces méthodes ou à une combinaison des deux.

[…]

La plupart du temps, c’est la combinaison des deux techniques qui fonctionne le mieux. Gibbons explique par exemple que s’il devait faire l’interprète sur « Satisfaction » des Stones, il aurait tendance à retranscrire les mots précis « I can’t get no », bien calés sur le beat, pour que le public puisse chanter en choeur, et se laisser aller dans le rythme. Pendant le couplet, au contraire, il serait tenté de retranscrire l’idée de « When I’m driving my car », plutôt que d’en rendre le texte exact.

La langue de signes : une musicalité sans son

Les performances de certains interprètes sont d’ailleurs parfois remarquées, même par les entendants. Ici, la langue des signes n’est pas qu’une simple traduction, elle est un show à part entière qui peut donner à la musique jouée une dimension supplémentaire, un aspect plus tangible. La vue devient complémentaire de l’ouïe. C’est d’ailleurs ce principe qui guide le groupe Albaricate, qui commence à se faire un nom sur le web comme en festival. Composé de Samuel Genin, conteur et musicien, et de Clémence Colin, chansigneuse et comédienne, le duo « danse les mots et signe les notes », comme il l’explique dans sa biographie. Leur crédo ? Jouer des chansons pour les yeux et les oreilles.

Contrairement aux interprètes de concerts, lors des représentations du duo, la jeune femme est debout, au milieu de la scène. C’est même elle qui attire tous les regards. Remarquée notamment par Ouest France lors d’une représentation à Transat, la journaliste raconte :

Souriante et joueuse, la jeune femme déploie une telle énergie que même si le chansigne est quelque peu déroutant pour le non-initié, on se laisse rapidement entraîner dans son univers enchanteur. D’ailleurs, explique Clémence Colin, il y a autant de styles dans le chansigne que dans le chant. Elle, ce qu’elle adore chansigner, ce sont les histoires de Samuel Genin. Et elles le lui rendent bien !

Cet « univers enchanteur » et cette puissance du signe n’ont finalement pas grand chose à envier au langage parlé. De là à parler d’une poésie de la langue des signes, il n’y pas qu’un pas…

Littérature du corps et poésie des gestes 

… Un pas déjà franchi par plusieurs poètes. Le site Actualitté revient sur la publication, l’an dernier, de l’anthologie Les mains fertiles, un livre-CD (aux Editions Bruno Doucey) compilant le travail de 50 poètes en langue des signes. Le site d’actualité littéraire n’hésite pas à parler de « langue iconique, cinématographique, théâtrale » et explique :

Parmi les bilingues, certains affirment préférer parler en langue des signes et utiliser son iconicité pour exprimer leurs émotions. Pour le réalisateur Nicolas Philibert, la LSF est une langue très cinématographique qui permet les zooms, les gros plans, les ralentis… Elle est aussi très dense, car elle compacte simultanément plusieurs éléments. « Parfois, cela nécessite plus de temps de la traduire en français, on voudrait ralentir le locuteur en LSF », explique Patrick Gache qui rapproche l’espace de signation (qui s’étend de la tête aux cuisses) à la scène d’un théâtre au cœur de laquelle tout trouve à s’exprimer. Enfin, « quand on bifurque dans le registre poétique, on entre dans la grande iconicité, plus jouée que dite », estime-t-il.

Le mot de l’éditeur résume bien ce qui fait l’attrait poétique de la langue des signes :

Le mot de l’éditeur : […] Ce livre et le DVD qui l’accompagne donnent à lire, à voir et à entendre cinquante poètes contemporains venus de tous les horizons. Une mosaïque vouée à la polyphonie des cultures et des voix. Les poètes de cette anthologie se trouvent reliés par une interprétation gestuelle devenue un acte poétique en soi. Les captations – réalisées en studio ou lors de grands festivals de poésie, comme le festival Voix vives de méditerranée en méditerranée de Sète ou le festival de poésie de Saint-Martin d’Hères – ne restituent pas seulement l’expressivité des textes. Elles étendent aussi le territoire du poème aux dimensions du corps, révélant une langue au-delà des mots […].

(Allez directement à 4min30 pour entendre et voir les poèmes)

Et si la langue des signes était l’essence même du langage artistique ? Dans le langage parlé, chaque mot apporte avec lui le poids de son histoire, de son étymologie, de ses connotations et de tout un tas de sens variés et parfois contradictoires. Débarrasée de la lourdeur du mot, engoncé dans ses conventions, la langue des signes permet d’exprimer les idées de manière moins figée. Etant elle-même une discipline du mouvement, elle rappelle que le langage sera toujours une chose mouvante, fluctuante et protéiforme.

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A propos de Alexandra Caussard

Rédactrice en chef

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Un commentaire

  1. Magnifique article avec un nom magique très poétique ; le chansigne…merci.

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