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Edito : Parler de handicap paralyse-t-il l’esprit critique ?

Photo : Pixabay

La présence du handicap dans une réalisation artistique serait-elle un frein à la critique objective ? Une situation qui révèle que le tabou est encore loin d’être levé !

Une chose me dérange : le sentiment qu’à partir du moment où quelque chose est fait « pour le handicap » ou « avec des personnes handicapées », on estime immédiatement, sans esprit critique, que c’est « pour la cause », et donc incritiquable, « intouchable » ! Je le sais pour l’avoir moi-même expérimenté : on m’a trouvé génial dans certaines prestations, alors que j’avais franchement été médiocre à bien des reprises. Mais sur le moment, je n’en ai rien dit.

Pourquoi, pourtant, devrions-nous perdre tout esprit critique dès qu’il s’agit de handicap ? La présence d’acteurs en situation de handicap empêche-t-elle de reconnaître qu’un film est mauvais, mal joué, mal tourné ? Pourquoi ne pourrait-on pas dire qu’un défilé de mode « handi-valide » est trop “amateur” pour espérer opérer l’effet attendu, qui est de produire une certaine esthétique ? Pourquoi devons-nous toujours nous satisfaire avec complaisance de toute action mettant en scène ou en action des personnes handicapées ..?

A croire que la seule présence de personnes handicapées, dans quelque action que ce soit, oblige à lire celle-ci comme un acte de militantisme. Ce n’est pourtant bien souvent pas le cas, vous pouvez me croire ! A croire aussi que toute initiative qui traite du handicap, ou qui est portée par des personnes handicapées, ne peut nécessairement être lue qu’à travers ce prisme, sans objectivité, sans liberté de penser. Comme si au fond, quelque soit la forme de leur production, les personnes handicapées ne pouvaient faire que cela : militer, revendiquer !

Je conçois tout à fait que l’on puisse faire des films ratés : il en existe beaucoup, avec ou sans acteurs handicapés. Je conçois aussi que l’on fasse des défilés de mode avec les moyens du bord : ils sont ce qu’ils sont, chacun fait comme il peut.

Mais cessons de les juger seulement à travers le prisme de la « cause ». Parmi les personnes en situation de handicap, on trouve aussi des artistes médiocres, des égos hypertrophiés, des personnes sans talent, bref des humains tout simplement !..

Vouloir absolument trouver formidables ces actions au nom du fait que les protagonistes sont en situation de handicap, c’est comme vouloir absolument s’émerveiller devant l’exploit du petit enfant qui fait sa première galipette, ou un peu plus tard devant ses premiers crissements d’archer sur un violon. Vouloir aimer à tout prix ce qui a été produit et mettre le couvercle sur son esprit critique, c’est ici refuser de regarder les personnes handicapées en toute objectivité, pour ce qu’elles sont réellement : des êtres, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs égos, leur volonté, leurs erreurs…

Si l’on ne peut pas dire à un enfant qu’il a raté sa première galipette ou ses premières tentatives au violon, je vous assure qu’un adulte handicapé peut (ou doit) être prêt à entendre la critique objective : il en va de son statut d’adulte, mature et responsable ! Il en va aussi de sa capacité à se remettre en question, pour toujours progresser et améliorer sa prestation. Le handicap n’est pas une chose derrière laquelle on se cache pour obliger les autres à toujours avoir un jugement favorable : ce n’est qu’une modalité de l’être, pour une personne comme les autres et qui doit être jugée ainsi au nom de l’égalité de tous les hommes.

Souvenons-nous de Beethoven, de Van Gogh ou d’Einstein : la reconnaissance de leur talent ne s’est pas construite sur leur différence, handicap ou maladie. Ils étaient des génies, et accessoirement, ils étaient malades ou handicapés. Peut-être ces circonstances ont-elles contribué à enrichir leur oeuvre, mais là c’est un autre débat. Leur génie a été reconnu, bien au delà du handicap, en toute objectivité. C’est ce que parviennent à faire aussi des artistes contemporains, comme Jamel Debbouze, Grand Corps Malade, feu Michel Petrucciani et tant d’autres. Alors par respect pour ceux-ci, oublions le handicap, et autorisons-nous l’esprit critique, rien que pour continuer à réellement apprécier les vraies belles choses !

A propos de Mathieu Mienne

Vice-président, veilleur et membre du comité de rédaction. Comédien et citoyen engagé, Mathieu a joué dans plusieurs courts et long-métrages (notamment "Du bleu jusqu'en Amérique" avec M.Cotillard et A.Dupontel). Se définissant comme un « électron libre », il travaille à l'inclusion citoyenne des personnes en situation de handicap.

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