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L’amputation racontée en BD, le pari osé d’Héloïse Chochois, auteur de La Fabrique des corps

Publiée en juin dernier chez Delcourt dans la collection Octopus, spécialisée dans la vulgarisation scientifique, La Fabrique des corps fait un peu figure d’ovni dans le paysage de la BD puisqu’il raconte l’histoire de l’amputation, « des premières prothèses à l’homme augmenté ».

Codirigée par les dessinateur Boulet, cette toute nouvelle collection savante lancée en début d’année s’intéresse à des sujets aussi variés que l’astronomie, la biologie, la médecine ou la philosophie. La Fabrique des corps, deuxième publication de la collection après Mars Horizon de Florence Porcel et Erwann Surcouf sera prochainement suivie par Dirtybiology, la grande aventure du sexe de Léo et Colas Grasset puis Balades en philosophie de Janine.

Mais La Fabrique des corps semble être le pari le plus osé. La dessinatrice Héloïse Chochois, qui signe ici sa première bande-dessinée, n’a pas choisi le thème le plus simple pour se lancer dans le papier. Cette habituée de la vulgarisation scientifique, auteur de la bd en ligne Infiltrée ches les physiciens, elle s’attaque en effet non seulement à un sujet très technique mais aussi et surtout à un sujet tabou : celui du corps et de ses pièces manquantes. Pas de panique cependant, vous ne verrez rien de choquant dans cette bande-dessinée ! C’est justement ici tout l’intérêt du dessin : nous donner à voir ce que l’on aurait habituellement du mal à regarder. Sans fard et sans affect.

Suivez le guide

Le récit suit le parcours d’un jeune accidenté de la route, qui se réveille à l’hôpital, amputé d’un bras. Désorienté, il entame un dialogue surréaliste avec l’image d’Ambroisé Paré accrochée au mur. Le célèbre chirurgien surgit alors du tableau et sert de guide au jeune homme, l’amenant à découvrir et surtout à comprendre ce qu’il est arrivé à son bras gauche et en profitant pour lui montrer les évolutions des techniques d’amputations à travers les âges. Divisée en quatre grands chapitres, La Fabrique des corps se penche sur la chirurgie de l’amputation en elle-même, le fonctionnement du syndrome du membre fantôme, la pose de la prothèse puis sur la question de « l’homme augmenté », le transhumanisme.

Loin du pathos, l’ouvrage s’attarde peu sur la psyché de son personnage principal, préférant se concentrer sur l’aspect purement technique et médical de l’amputation. Seules quelques cases en noir et blanc, qui tranchent avec la multitude de couleurs du reste de l’ouvrage, viennent illustrer la vie quotidienne du jeune amputé et marquent le temps qui passe. L’histoire du jeune homme n’est en effet qu’un prétexte, faisant le lien entre le récit personnel et la grande histoire de la médecine contée par un Ambroise Paré dont la mégalomanie servira de running gag et apportera un peu de légèreté à un sujet difficile.

Vulgarisation scientifique et questionnements philosophiques

Même si l’énumération de dates, de noms ou de schémas corporels se fait parfois un peu indigeste, La Fabrique des corps se lit vite et facilement, et les quelques lourdeurs du récit s’expliquent par la volonté de l’auteur de livrer un état des lieux précis d’un sujet souvent complexe. Concentrées autour des sciences pures (médecine, biologie, neuroanatomie), les trois premières parties laissent place, dans une explosion hallucinante de couleurs, à un dernier chapitre sur l’aventure humaine et la question du transhumanisme.

Pesant avec soin le pour et le contre de ce mouvement intellectuel relativement nouveau (l’emploi du terme de « transhumanisme » sous son sens actuel ne remontre qu’aux années 80) qui a le don de faire fanstasmer autant que de terrifier les hommes, Héloïse Chochois emmène le lecteur dans un univers onirique où l’homme ne sait s’il doit rester un simple mortel ou non. Là encore, la vulgarisation scientifique est bien gérée et le sujet reste facilement compréhensible pour le grand public.

Où est la place de l’homme ?

Si cette dernière partie semble trancher avec le reste de l’ouvrage, aussi bien visuellement qu’intellectuellement, elle pose des questions qui nécessitent d’avoir en tête les bribes de médecine déjà arbordées et auxquelles chacun apportera ses propres réponses : jusqu’où irons-nous pour transformer l’humain afin de l’améliorer ? Devrons-nous embrasser la technologie ou bien y renoncer ? « Ce sera un choix qui marquera notre futur dans cet univers » conclut alors Ambroisé Paré, laissant son jeune ami contempler un vaste champ des possibles.

Le choix à faire sera alors aussi celui du regard à porter sur la personne amputée. Restera-t-elle une personne handicapée, à qui il « manque » quelque chose ou deviendra-t-elle l’incarnation de la suprématie de la technologie sur le corps, des hommes sur le concept même de mortalité ? Existe-t-il un juste milieu entre ces deux postures ? En attendant que les avancées scientifiques rattrapent réellement le fantasme de l’homme augmenté présenté dans la science-fiction, il est essentiel de se poser ces questions – et de repenser notre rapport au handicap.

 

La Fabrique des corps

Des premières prothèses à l’humain augmenté,

Héloïse Chochois,

coll. Octopus éd. Delcourt,

18,95 euros

 

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A propos de Alexandra Caussard

Rédactrice en chef

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